13.09.2025

Habiter

Tout le monde est content ?

Le recto de la carte postale

“Un lieu de rencontre dans le quartier, où différents groupes d’intérêt peuvent se rencontrer et échanger” – c’est ce qui se prépare actuellement dans le quartier munichois d’Untergiesing. Un soi-disant café culturel doit y voir le jour sous la forme d’une “maison de sorcière tordue avec un petit jardin, une cuisine raffinée et abordable, des prix de boissons adaptés aux familles ainsi que des terrasses et balcons confortables dans les arbres”. Ça a l’air bien, non ?

Le recto de la carte postale qui se trouvait dans la boîte aux lettres de notre auteur...
... et le verso. (Carte : Gans Woanders)

Différentes formes d'appropriation

Au vu de ce qui s’y passe actuellement – ou de ce qui ne s’y passe pas -, on pourrait penser que l’idée est vraiment géniale. Le lieu du futur café culturel se trouve en effet sous un pont de chemin de fer, dans un petit bout de no man’s land qui est actuellement utilisé en grande partie comme parking. Pourquoi ne pas revaloriser le tout et y créer un “lieu coloré de rencontre et de communication intergénérationnel” ? C’est du moins ce que décrivent les initiateurs du projet sur une carte postale publicitaire distribuée dans le quartier. Il s’agit de Julian et Daniel Hahn, qui gèrent avec des amis plusieurs projets gastronomiques comme le club “Bahnwärter Thiel” ou le café “Gans am Wasser” à Munich.

Mais ce quartier compte également un foyer pour sans-abri. En conséquence, il n’y a pas que des voitures sous le pont de chemin de fer, mais aussi des sans-abri – des personnes qui sont habituellement peu présentes dans l’espace public, du moins en ce qui concerne la ville de Munich. Et en été, ils font exactement ce que les exploitants du futur café culturel veulent faire dans une version commercialisée : Ils s’approprient un lieu dont personne ne voulait jusqu’à présent et s’y construisent chaque année un salon en plein air comme lieu de rencontre.

Cela devrait bientôt être terminé. L’accumulation de meubles encombrants va faire place à un ensemble architectural qui imite précisément cette forme d’appropriation, afin de se donner l’apparence d’un agenda social authentique. Et il est probable qu’il s’agira également d’un lieu social, mais dans un cadre auquel tout le monde n’aura pas accès.

Esthétique du bonheur architectural

Le Kulturcafé ne reflète pas seulement des processus d’éviction, mais aussi des principes architecturaux. Ces principes sont quasiment archétypiques de l’ère de l’architecture néolibérale, dans laquelle les bâtiments essaient d’être aussi inoffensifs et joyeux que possible. C’est pourquoi Google et Facebook mettent en scène leurs espaces de travail comme un grand terrain de jeu pour les millennials, dans lequel la différence entre travail et loisirs s’efface harmonieusement dans des couleurs vives.

Mais ce ne sont pas seulement les sièges des entreprises qui sont habillés de la sorte, mais aussi des espaces qui symbolisent exactement le contraire, à savoir nos loisirs. Il s’agit notamment des appartements de vacances, des hôtels ou encore des restaurants qui, s’ils veulent être branchés et contemporains, sont conçus dans une esthétique Do-It-Yourself arrangée avec précision. La chaîne d’hôtels 25Hours en est un bon exemple, dont le concept d’aménagement rappelle de manière troublante l’esthétique des centres culturels alternatifs – à la seule différence qu’ici tout est conforme à la norme DIN.

Culture et commerce

L’esthétique néolibérale ne s’applique pas seulement aux lieux décrits ci-dessus, mais aussi à l’espace public. Le mot-clé est l’utilisation intermédiaire et se manifeste sous la forme de lieux temporaires et commerciaux comme les clubs, les cafés ou d’autres formats d’événements. On s’adresse ainsi à un certain type de citadin, dont le besoin de vivre la ville comme un espace événementiel passionnant est en outre valorisé par un agenda pseudo-social. Pour ce faire, on se sert de codes de conception issus de la contre-culture et qui servent aujourd’hui surtout à exclure certains groupes.

Machines à gentrifier

C’est pourquoi il faudrait se demander s’il y a vraiment besoin de quelque chose comme le café culturel ou s’il n’existe pas déjà suffisamment de lieux commercialisés par des personnes aux revenus réguliers. Ne vaudrait-il pas mieux, à la place, préserver un espace public qui offre un cadre d’échange social aux personnes sans domicile ? Cet espace pourrait néanmoins être utilisé par différents groupes sociaux en le transformant avec soin.

On en trouve régulièrement des exemples. Il s’agit souvent de lieux très discrets, qui ne présentent justement pas de codes d’aménagement, qui offrent des niches pour chaque groupe et qui, surtout, ne sont pas commercialisés. Un bon exemple se trouve dans les installations printanières de Munich, juste à côté du pont Reichenbach. On y trouve un terrain d’échecs, deux tables de ping-pong et quelques bancs de parc. A côté se trouve une aire de jeux. Si vous vous asseyez sur l’un des bancs, vous constaterez que l’on y rencontre à peu près toute la population de la ville, du plus haut au plus bas.

En revanche, les utilisations intermédiaires telles que le café culturel – et c’est là l’ironie amère de cette évolution – ne sont rien d’autre que des machines à gentrifier qui veillent à ce que leurs utilisateurs ne puissent plus, à un moment ou à un autre, se payer le lieu où elles ont lieu. En d’autres termes, si l’on revalorise un quartier, on en fait automatiquement un objet de spéculation.

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