06.04.2025

Public

Théâtre autour de la maison de poupées de Francfort

Houlà, l’Allemagne culturelle discute d’architecture et de politique. Sur la rétro-architecture et le nouveau nationalisme, plus précisément. A Francfort, la nouvelle vieille ville ouvre ses portes, le projet Dom-Römer, composé de 35 petites maisons reconstruites ou, comme l’appellent les initiateurs, “recréées de manière créative”. Et dans les médias sociaux, les amateurs d’architecture s’agitent.

Tout a commencé par un texte de Stephan Trüby, que j’apprécie beaucoup et qui écrit également dans le Baumeister. Il s’en est pris aux convictions politiques de deux initiateurs du festival de reconstruction de Francfort. Dans un texte pour la FAZ, il a démontré que ceux-ci se sentaient appartenir à un milieu intellectuel de droite. Sur Facebook et autres, cela a rapidement été réduit à l’accusation selon laquelle la nouvelle vieille ville serait un projet néofasciste. Il s’en est suivi l’agitation attendue des sympathisants de la vieille ville et une vague peu surprenante de déclarations de sympathie sur les médias sociaux de la part des observateurs, y compris une pétition sur Change.org. Le critique d’architecture du journal “Die Welt”, Dankwart Guratzsch, est le principal défenseur du projet rétro de Francfort. Il est soutenu par le rédacteur en chef Ulf Poschardt.

De part et d’autre, on ne lésine pas sur la véhémence rhétorique ; l’excitation est à son comble. Et il y a une raison à cela. Au fond, il s’agit ici et là de maintenir des positions auto-définitives qui sont obsolètes depuis longtemps.

D’un côté, il y a la tentative de défendre une image de bourgeoisie conservatrice sans faille. C’est ce qui anime les initiateurs du jeu de construction de Francfort. Ils aimeraient bien croire qu’il existe une ligne de continuité culturelle bourgeoise depuis des siècles. Le projet Dom-Römer doit en être le symbole. Ils imaginent une classe bourgeoise cultivée qui, dans nos villes, cultive depuis toujours le discours culturel dans des maisons à colombages et lit son Goethe – ou le journal “Die Welt”. Mais tout cela n’est plus le cas depuis longtemps. La “bourgeoisie” semble avoir pris un sacré coup de vieux en tant que catégorie d’analyse sociologique. Et bien sûr, la crise de la bourgeoisie n’a pas commencé ces jours-ci, mais déjà avec le national-socialisme (fondamentalement anti-bourgeois). Celui-ci a représenté un tournant radical pour la société allemande.

Aujourd’hui, le centre-ville de Francfort appartient à des banquiers et des financiers de start-up du monde entier, des hipsters régionaux déracinés qui ont de l’argent, en quelque sorte. Ils ne s’intéressent pas du tout à une quelconque idée de la bourgeoisie allemande cultivée. Et pas plus pour la Nouvelle Vieille Ville. La vieille ville reconstruite fournit une architecture historique rétrograde à une élite urbaine bourgeoise et conservatrice imaginée. Mais cette élite n’existe plus.

Le terme d’élite m’amène à l’autre côté, aux critiques de la vieille ville dans le milieu culturel allemand. S’il existe une élite, ou plus précisément une élite du discours, ce sont eux qui la représentent. Le scepticisme à l’égard du projet de Francfort fait ici l’objet d’un consensus.

Mais ce qui est intéressant, c’est que l’on est quasiment une élite malgré soi. De nombreuses déclarations sur les médias sociaux à propos des textes publiés dans Die Welt ont été ressorties par des anti-Springer de formation, qui ont vu dans ces contributions l’expression d’un establishment réactionnaire allemand. Ah, qu’il est bon d’imaginer à nouveau les vieux fronts confortables : Là-bas, la méchante bourgeoisie de droite, le “pouvoir”, ici, nous, les révoltés, les impertinents qui pensent différemment. On a presque l’impression que certains débatteurs souhaitent le retour des mêmes fronts que les fans de la vieille ville de Francfort. Mais qu’on leur dise aussi : les fronts n’existent plus – et l’establishment culturel, c’est vous-mêmes. Stephan Trüby le représente également. Il occupe – de manière méritée – une chaire prestigieuse à Stuttgart. Son texte n’a pas été publié dans le Stuttgarter Nachrichten ou dans un blog, mais dans le FAZ.

Les initiateurs de la nouvelle vieille ville qu’il critique semblent en revanche être des personnages plutôt marginaux sur le plan social et économique. Ils n’ont en tout cas pas de postes de professeurs à forte image, ils ne jouent pas non plus de rôle dans les grandes maisons d’édition ou les stations de radio. D’autres occupent le centre discursif du pays. Le discours architectural en particulier est entre les mains des progressistes de gauche – et sur la question de la vieille ville comme sur d’autres débats, ils sont remarquablement d’accord (une opinion que je partage souvent).

Les underdogs se trouvent aujourd’hui à droite. C’est de là que se nourrit la dynamique de forces comme l’AfD, malgré leur manque évident d’idées politiques. Mais ce que ces forces ont, malgré un manque général de vision politique, c’est un agenda architectural. Stephan Trüby s’y consacre dans de nombreux travaux.

Bien entendu, cet agenda rejette le modernisme international. Mais la lutte pour des formes d’expression culturelles ou architecturales de la vie bourgeoise lui est, à mon avis, tout aussi étrangère. Elle s’intéresse moins aux vieilles villes néo-bourgeoises qu’aux châteaux de chevaliers abscons ou aux villages pseudo-germaniques ridicules. Pour la nouvelle droite, le projet de bourgeoisie ne joue pas un rôle décisif – notamment parce que l’attitude (bourgeoise) d’ouverture au monde tolérante, telle qu’elle s’est manifestée par exemple dans la réaction à la vague de réfugiés, les met profondément mal à l’aise. La nouvelle droite n’est pas bourgeoise, mais culturellement déconnectée. La plupart d’entre eux ne se soucient guère de la pseudo-poupée bourgeoise de Francfort.

Scroll to Top