En tant qu’IBA dans le triangle Allemagne-France-Suisse, IBA Basel 2020 est la première exposition internationale de constructiontransfrontalière. Grâce à elle, de nouveaux liens transfrontaliers se sont créés sur le plan politique, institutionnel, de l’aménagement du territoire et de la culture, rapprochant encore davantage l’espace métropolitain de Bâle. Votre parcours n’a pas toujours été facile, une aventure pour tous les participants. Pourquoi cela en a-t-il valu la peine ? C’est la question que nous avons posée à des compagnons de route de longue date de l’IBA au cours de quatre entretiens. Parmi eux, Jean Rapp, directeur général de l’Agence Départementale d’Aménagement et d’Urbanisme du Haut-Rhin (Adauhr).
Jean Rapp est directeur général de l'Agence Départementale d'Aménagement et d'Urbanisme du Haut-Rhin depuis août 2017 (photo : ADAUHR).
"Nous avons besoin d'un nouveau modèle urbain"
Jean Rapp, quels étaient les espoirs et les attentes de la partie française vis-à-vis de l’IBA Basel ?
La partie française de l’agglomération a longtemps été considérée comme le parent pauvre de la région. En particulier, le dynamisme économique de Bâle et la puissance économique de l’Allemagne laissent peu de place au développement d’autres communes. Celles-ci ne sont souvent considérées que comme des zones résidentielles. Lorsque l’IBA Basel a été proclamée, il était clair que l’agglomération ne fonctionnait plus dans le cadre de trois organisations et paradigmes différents, spécifiques à chaque culture, à chaque nation. Il s’agissait plutôt d’oser penser différemment, pour le bien de tous, sans prendre le beurre et l’argent du beurre de l’autre. “Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin”, dit un proverbe africain. Cette phrase illustre le point de départ et la philosophie de la coopération transfrontalière dans la région des trois pays.
Qualifieriez-vous l’IBA Basel d’aventure pour les personnes impliquées dans le projet ?
Même si la coopération transfrontalière dans l’agglomération n’est pas nouvelle, l’IBA Basel – la réunion des trois pays, des trois cultures et des différentes langues – a été une grande aventure. Officiellement, il s’agit en effet de deux langues, mais dans la réalité, l’agglomération est plurilingue et même le Hochdeutsch de la Confédération est différent de l’alémanique, du Schwiizerdütsch ou même du Baseldütsch.
Les processus de planification ainsi que l’urbanisme, l’architecture, la gestion des espaces publics, notamment les transports publics des trois pays, sont très différents et doivent encore être uniformisés. Il est également nécessaire de prendre en compte des réalités culturelles et paysagères différentes. Celles-ci nécessitent l’invention d’un nouveau modèle urbain, innovant et accepté par tous. Les changements doivent s’inscrire dans la durée et la population doit être impliquée dans ces processus. Nous devons éviter les approches descendantes et trouver des outils de coopération transfrontaliers.
“L’IBA Basel est orientée vers le développement durable”.
Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise l’IBA Basel ?
D’une part, bien sûr, le fait que ce soit la première IBA à être active dans trois pays. Ce sont trois cultures différentes avec une très grande ambition de créer un destin commun pour un territoire divisé par l’histoire depuis plusieurs siècles. L’IBA Basel est également, à mon avis, la première IBA qui n’est pas une IBA de reconquête ou de reconstruction. Dans cette région, on a l’impression en surface que tout va bien. Cette IBA est beaucoup plus subtile que d’autres projets qui ont bénéficié de budgets très importants, notamment de la part des Länder et du gouvernement fédéral. L’objectif de notre IBA est de construire une identité commune et de montrer à la population et aux représentants* que l’avenir et la qualité de vie de cette région ne peuvent pas être atteints au détriment d’un pays, d’un district ou de ses habitants*.
Il est régulièrement reproché à l’IBA Basel de ne pas pouvoir rivaliser avec les IBA allemandes. On lui reproche un manque d’activités de construction. Que pensez-vous de ces critiques ?
La critique, qui émane surtout d’intellectuels et de chercheurs allemands*, est tout à fait justifiée. Cette IBA est différente et, à mon avis, probablement l’IBA du futur. C’est une IBA qui mise davantage sur l’intelligence collective, les synergies et la dynamique de la population que sur des moyens financiers abondants. L’IBA Basel est axée sur le développement durable, dans le sens où elle est un projet social pour la population et non un projet impressionnant basé sur une stratégie patrimoniale. C’est un processus exigeant et complexe, surtout si on l’envisage au niveau transfrontalier.
“Nous avons besoin de projets pour aller de l’avant”.
Selon vous, quel projet IBA Basel représente les objectifs de l’IBA Basel 2020 et pourquoi ?
Pour moi, c’est un petit projet que je trouve particulièrement représentatif : le réaménagement du Domaine Haas à Sierentz. Avec la médiathèque et les éléments culturels et paysagers, les porteurs du projet IBA montrent qu’il est possible de mettre en œuvre des projets locaux tout en réfléchissant à leur impact sur l’ensemble de l’agglomération. La zone de loisirs, qui allie les cultures française, allemande et anglo-saxonne, donne l’image d’une région ouverte, connectée et accueillante.
Quels sont les défis que la région doit maintenant relever dans le cadre de la pérennisation ? Comment y parvenir ?
Je pense que nous devons trouver un thème qui permette aux élus* et à la population de continuer à réfléchir ensemble. Souvent, nous ne croyons que ce que nous voyons. Si nous voulons que cette IBA soit un succès réel et durable, nous devons tirer les leçons de ces dix années de réflexion et les traduire en un projet fort et symbolique. Dans le sillage de l’IBA, il s’agit de convaincre les sceptiques* tout en montrant au plus grand nombre possible de personnes qu’il faut travailler ensemble dans la région de Bâle. Je ne crois pas à une date ou à une institution, mais plutôt à un état d’esprit. Mais pour aller plus loin, nous avons besoin de projets, d’échanges et d’actions concrètes.
“C’est le monde dans lequel nous vivons qui est en jeu”.
Lors de la crise de Corona, de nombreux pays européens ont pris les devants avec des mesures isolées. L’IBA Basel est synonyme de coopération transfrontalière. Comment s’est déroulée la gestion de crise dans la région métropolitaine trinationale ? Les résultats du format sont-ils perceptibles dans la crise ?
Je travaille à Colmar (F) et j’habite à Huningue (F). Pendant le couvre-feu en France, j’ai dû rester à Huningue, qui se trouve au bord du Rhin et proche du campus Novartis à Bâle. C’était une situation très étrange et frustrante – surtout pour quelqu’un qui a appris à faire du vélo dans les rues de Bâle et qui se promène souvent sur les pentes du Hochblauen.
C’était une situation unique. Mais je n’oublierai pas la générosité de l’Allemagne et de la Suisse, qui ont sauvé des vies en accueillant des patients* français. Alors oui, quand on vit au cœur d’une agglomération internationale, la différence se fait nettement sentir lorsque les frontières sont soudainement fermées. Bien sûr, il ne s’agit pas seulement de l’OIE, mais du monde dans lequel nous vivons. L’objectif pour la prochaine décennie devrait être de continuer à prendre des mesures concrètes pour aller de l’avant et mettre en œuvre un véritable projet de territoire conçu pour les habitants*.
“Le pragmatisme doit se poursuivre”
En conclusion : L’aventure “IBA” en valait-elle la peine ?
J’insiste encore une fois sur le fait que les aventures et les expériences sont indispensables, ne serait-ce que parce qu’elles nous ouvrent de nouvelles voies à suivre. Elles nous rappellent aussi que les gens ont besoin d’actions concrètes pour se lancer dans un projet ambitieux.
L’avenir de l’agglomération et la construction d’un nouveau modèle urbain nécessitent des processus et des essais communs. Leur avenir dépend d’avancées concrètes qui doivent être visibles pour tous. En ce sens, le pragmatisme cher aux Allemands, aux Suisses* et aux Alsaciens* doit être poursuivi.
Jean Rapp est directeur général de l’Agence Départementale d’Aménagement et d’Urbanisme du Haut-Rhin (Adauhr) depuis août 2017.
Pourquoi avons-nous lancé une série IBA-Bâle ? Vous pouvez le lire ici.

