08.09.2025

Les héritiers de Potjomkin

Carson City VI

Carson City VI


"Les images doivent véhiculer un message politique".

Plus d’apparence que de réalité : cette formule résume parfaitement le concept de village potjemkinien. On dit que l’idée vient du maréchal russe Grogori Potjomkin, qui voulait démontrer la richesse et la prospérité de l’empire tsariste avec des villes à coulisses. Le livre de photos “The Potemkin Village” du photographe Gregor Sailer montre qu’il a fait de nombreux émules jusqu’à aujourd’hui. Nous nous sommes entretenus avec lui de la magie singulière de ces villages poïemkine modernes.

Monsieur Sailer, comment vous est venue l’idée de rechercher des villages potjemkiniens dans le présent ?
En principe, ce thème m’accompagne depuis longtemps. L’intérêt pour l’artificialité et la scénographie des environnements architecturaux m’a déjà poussé dans des projets antérieurs, où j’ai photographié des “villes fermées” ou une usine souterraine d’avions Messerschmidt datant de la Seconde Guerre mondiale. Cette fois-ci, l’attention s’est portée sur ce sujet. Les recherches se sont alors révélées très fructueuses. Car il existe aujourd’hui un nombre étonnamment élevé de phénomènes architecturaux qui peuvent être mis en relation avec la notion de village potjemkin.

Quels sont ces exemples ?
D’une part, je suis tombé sur des exemples tout à fait classiques de villes à coulisses qui – comme à l’époque de Potjomkin – simulent la richesse et la prospérité avec des éléments architecturaux fictifs, même si les constructions réelles promettent plutôt le contraire. C’est ce qui s’est passé en Russie. J’y ai photographié des bâtiments recouverts de grandes bâches imprimées pour un grand événement médiatique dans la ville, afin de laisser une meilleure impression aux observateurs – ce qui fonctionne étonnamment bien. Par ailleurs, il existe d’autres occasions qui peuvent donner naissance à une architecture de coulisses. Ces dernières années, de nombreuses armées ont par exemple construit des villes fantômes afin de s’entraîner pour des missions à l’étranger. En Suède, des rues et des rangées de maisons servent de terrain d’essai pour les voitures. Et en Chine, on construit des quartiers anciens sur le modèle européen, qui doivent ensuite être vendus à une clientèle aisée en tant que complexes résidentiels particulièrement luxueux. Il était important pour moi d’aborder le phénomène du village potjemkin de la manière la plus large et la plus complète possible. C’est pourquoi j’ai intégré toutes ces variantes dans mon travail.

Ce terme a d’ailleurs une connotation négative, puisqu’il s’agit en fin de compte de fausses villes, c’est-à-dire de copies et de contrefaçons. Qu’est-ce qui vous intéresse en tant que photographe dans les architectures qui prétendent être ce qu’elles ne sont pas ?
Ce n’est pas le caractère trompeur en soi. Ce qui me passionne, c’est plutôt l’interaction entre l’illusion spatiale réussie et l’illusion spatiale brisée. En tant que photographe, j’ai la possibilité de capturer l’aspect scénique des enveloppes des maisons, avec lesquelles les villages potjemkiniens créent l’illusion d’un lieu normal, et de le mettre en avant. Si l’on y parvient, la juxtaposition de l’illusion et de la tentative d’illusion annulée donne naissance à des images très tendues et fortes. Mais en même temps, les images doivent aussi véhiculer un message politique. Il s’agit pour moi de faire prendre conscience des efforts considérables qui sont déployés aujourd’hui pour reproduire certaines parties de la réalité. On crée ici un monde illusoire contrôlé à grands renforts d’investissements. Cela a quelque chose de dérangeant pour moi.

Quelle est l’authenticité de l’apparence qui émane de tels décors architecturaux ?
Assez authentique. Les villes d’entraînement de l’armée américaine dans le désert de Mojave, entourées d’un paysage libre et vaste, parviennent à donner au visiteur une expérience urbaine tout à fait familière lorsqu’il y pénètre. Cette impression peut être renforcée par certains artifices : L’armée, par exemple, emploie ici en permanence plus de 300 figurants qui sont censés imiter la vie dans une petite ville du Proche-Orient. Et à cela s’ajoute un décor complet, jusqu’aux faux fruits pour les stands de marché.

Pour le spectateur, la frontière entre un village normal et un village potjemkinien peut donc s’estomper.
Oui, mais seulement de manière ponctuelle. En fin de compte, le fait qu’il ne s’agisse pas de villages habités et développés, mais d’objets factices – même s’ils ont été réalisés avec art – est déjà perceptible. Le sentiment dominant qui m’envahit dans ces lieux est donc toujours celui de la solitude – et du vide.

“Une fois que l’on a trouvé, il s’agit ensuite de se frayer un chemin à travers le chaos administratif”.

De nombreux lieux que vous avez visités sont en effet isolés du monde extérieur. Les terrains d’entraînement militaires par exemple – comment un photographe peut-il accéder à de tels sites ?
Ce n’est effectivement pas très facile, c’est pourquoi mon travail photographique sur ce projet a toujours été accompagné d’une très longue phase de recherche et d’organisation. Il s’agit tout d’abord de savoir où trouver de telles installations. Dans le cas de structures administrées par l’armée, le degré d’information du public n’est pas particulièrement élevé. Une fois que l’on a trouvé, il s’agit de se frayer un chemin à travers le chaos administratif : Qui est responsable de l’objet, qui peut donner l’autorisation de le visiter ? Pour cela, il faut souvent se faire une idée précise de la structure organisationnelle d’une armée – et espérer que sa demande ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd auprès des services concernés.

Dans le cadre de ces recherches, avez-vous pu découvrir qui est chargé de la planification de ces villes-écrans à usage militaire ?
Il y a des architectes militaires pour cela. Ils sont chargés de concevoir des décors qui reflètent le plus fidèlement possible les conditions des théâtres d’opérations actuels. Ces dernières décennies, les armées européennes ont été particulièrement impliquées dans des conflits dans la région du Moyen-Orient. En réaction, des villes de coulisses ont été créées pour imiter les formes d’habitat typiques de ces pays. Pour ce faire, les architectes conçoivent des rues, des places et des bâtiments marquants comme des mosquées et des minarets d’après des modèles authentiques, afin que les soldats puissent se préparer à leur mission dans des conditions aussi proches que possible de la réalité. Et la planification va parfois jusque dans les détails. Par exemple pour les marches d’escalier.

“L’ambiance qui règne est assez fantomatique”.

De quoi faut-il tenir compte ?
Dans de nombreux endroits du monde, les marches d’escalier ont des dimensions différentes de celles auxquelles nous sommes habitués, les marches y sont par exemple plus courtes et la pente plus élevée. Dans un combat urbain, il peut être fatal que les soldats ne soient pas préparés à de tels détails.

Malgré toute l’attention portée aux détails, y a-t-il des choses qui ne peuvent pas être créées artificiellement lorsqu’on planifie des maisons ou des villes ?
Ce que je n’ai jamais rencontré, c’est effectivement quelque chose comme un sentiment de vie urbaine authentique. Bien sûr, ce n’est pas l’objectif principal des mocktwons qui servent à des fins militaires. Mais même lorsque l’on tente de concevoir de véritables villes résidentielles avec une approche architecturale potjemkinienne, cette qualité ne semble pas se manifester. Elle repose bien plus sur des expériences et des interactions sociales que sur un certain type d’environnement architectural. Dans les copies de villes chinoises peu peuplées, par exemple, même les façades de maisons les plus somptueuses ne parviennent pas à masquer l’absence totale de cette dimension. L’ambiance qui y règne est alors assez fantomatique.

Les photographies de Gregor Sailer sont à voir jusqu’au 8 mars 2019 à la Freelens Galerie de Hambourg.

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