Il règne une atmosphère étrange dans le monde occidental, du moins dans sa partie médiatisée : une Coupe du monde de football débute et nulle part l’euphorie n’est vraiment au rendez-vous. On entend souvent dire que les Brésiliens ne voulaient pas de la Coupe du monde, qu’ils considéraient les stades nouvellement construits comme un gaspillage et qu’ils feraient mieux de s’occuper de leurs problèmes sociaux. La Fifa est encore plus massivement mise en cause. L’autocratie d’un Sepp Blatter et l’étrange attribution de la prochaine Coupe du monde au Qatar soulèvent des questions.
La principale question que je me pose est la suivante : Est-ce que la culture événementielle mondialisée en tant que telle touche vraiment à sa fin ? Assiste-t-on à un changement de mentalité tel que les méga-manifestations sont devenues obsolètes en tant que manifestations d’émotions mondiales, chauffées par les médias et exploitées commercialement ? Les manifestations au Brésil sont volontiers citées comme indice à l’appui de cette thèse.
Et c’est justement là qu’il y a, selon moi, une erreur de raisonnement. Il est vrai qu’au Brésil, les manifestations pleuvent. J’en ai moi-même fait l’expérience récemment, dans la capitale Brasilia (et j’ai pu constater à cette occasion que l’urbanisme extrêmement étendu de la ville planifiée “inaugurée” en 1960 se prête extrêmement bien à de telles manifestations). Mais pourquoi les protestations ont-elles lieu maintenant ? Parce que les habitants des favelas ou les autochtones du pays profitent de l’attention médiatique que génère la Coupe du monde. Sans Coupe du monde, pas d’équipes de télévision venues des quatre coins du monde dans les villes du pays. Et sans eux, pas d’attention mondiale.
Donc : les protestations ne signalent pas la fin de la culture de l’événement. Mais elles indiquent néanmoins un changement : La perception d’une Coupe du monde comme un happening de relations publiques insouciant et répandant la félicité collective n’est plus réaliste. Une Coupe du monde fonctionne aujourd’hui comme le point culminant de dysfonctionnements sociaux, et non comme leur neutralisation temporaire. Et c’est excellent. La Coupe du monde reflète la culture capitaliste mondiale dans tous ses extrêmes et avec toutes ses failles. La Coupe du monde crée une sensibilité accrue aux divisions sociales qui règnent dans des pays comme le Brésil. Elle est ainsi le reflet de notre monde dans toute sa cruauté – et avec tous ses processus d’hystérisation médiatique, comme dirait Sloterdijk.
Espérons que la Russie et le Qatar en feront également les frais. Tout shitstorm est à souhaiter aux régimes misanthropes et nationalistes de ces pays. Leur désir d’utiliser les quatre semaines de football pour se mettre en scène de manière aseptique sera, espérons-le, mille fois miné par des stratégies de protestation créatives. Il en résulterait des championnats du monde non pas sans tensions, mais extrêmement productifs sur le plan social.
