La “société de consommation” de Jean Baudrillard est l’un des premiers textes, mais aussi l’un des plus lucides, sur le monde de l’attrait capitaliste. Les descriptions fascinantes et terrifiantes avec lesquelles Baudrillard résume son expérience d’un supermarché apparemment assez grand se lisent avec clairvoyance et force. Cette expérience de lecture m’accompagne encore aujourd’hui, surtout lorsque je rencontre un nouveau produit de la société de consommation toujours dominante. Le week-end dernier, c’était à nouveau le cas. Avec un ami et deux enfants qui attendaient de s’amuser, je suis entré dans ce que l’on appelle une “aire de jeux intérieure”. L’établissement s’appelle “Juxtaposition” et semble inoffensif. Ou pas du tout. Car en fait, le nom dit tout. Il s’y passe vraiment quelque chose de génial, dans le sens de “maison de fous”. Un parcours spatial à la fois très efficace et légèrement délirant.
Premier malentendu, qui s’éclaircit au bout de 30 secondes au plus tard : il ne s’agit pas d’une “aire de jeux”. Il s’agit plutôt d’un paysage ludique – que l’on pourrait, si l’on est de mauvaise foi, qualifier d’enfer ludique. Nous nous trouvons dans un entrepôt reconverti, rempli à ras bord de tout ce que la culture du divertissement pour jeunes a de plus récent à offrir. Des forêts de feuilles géantes, des méga-toboggans effrayants, des reproductions de têtes de monstres à parcourir de l’intérieur. Et, par temps de pluie, des milliers d’enfants. Tous remplis d’une extase collective – ou de l’attente d’une extase collective.
Grâce aussi à un haut degré d’anticipation, l’ensemble fonctionne dans l’ensemble. Les enfants s’amusent effectivement de manière audible. Le volume sonore correspond à celui d’un carrefour de New Delhi. Sauf qu’ici, on crie davantage. En même temps, le plaisir est toujours un peu fragile. Le seuil entre la joie et le drame est bas. Aussi parce que le lieu promet une libération permanente d’hormones du bonheur. La désillusion et donc la frustration s’installent rapidement.
On est forcément impressionné par l’immense densité de l’offre. Bien sûr, l’espace libre est rare. Si les enfants doivent donc être divertis pendant plusieurs heures un jour de pluie dans cet espace finalement assez limité, il faut un facteur de divertissement élevé par mètre carré. On passe ainsi d’un programme de divertissement à l’autre. Le monde de Disney en miniature.
Et puis l’air. On a l’impression que le hall produit son propre climat. On connaît cela dans d’autres mondes de divertissement artificiels comme l ‘”Aqua Mundo” dans la lande de Basse-Saxe. Dans mon parc de jeux bavarois, il est vrai qu’en plus de la régulation de la température par le système, une autre influence climatique, plutôt naturelle, vient s’ajouter : celle des centaines d’enfants qui courent à toute vitesse. Il fait vite très chaud et l’air devient humide. Il n’y a pas de fenêtres. Comme dans les casinos de Las Vegas ou dans les grands centres commerciaux, il ne faut pas penser à l’extérieur.
Et puis, pour citer à nouveau Baudrillard, l’ampleur de la simulation. Une aire de jeux traditionnelle simule déjà une expérience de la nature. Dans des lieux tels que “Jux and Tollerei”, la simulation prend encore plus d’ampleur. Ici, c’est la simulation elle-même, à savoir l’aire de jeux, qui est simulée. Et comme toute simulation, celle-ci doit aussi exagérer le modèle simulé. Cela signifie que les toboggans sont plus hauts, les expériences d’escalade aussi. Et les engins de conduite sont plus rapides, même par rapport à l’auto-tamponneuse traditionnelle.
A cela s’ajoute, pour “les adultes”, l’illusion d’une culture de brasserie bavaroise. Un mini-jardin de bière aménagé en carré avec quatre îlots à réserver individuellement attire le chaland avec l’idée d’une bière blonde confortable. Seuls manquent les serveurs coquins qui sont ailleurs compris dans le prix de la bière. À la place, des étudiants en uniforme, tels des agents de sécurité, débarrassent à la tâche les restes d’anniversaires d’enfants.
En tant que visiteur, on éprouve immédiatement une grande pitié pour ces employés. Car lorsque des milliers de citadins en quête de divertissement envahissent un tel paradis du divertissement, les attentes sont élevées – et la pression des parents est considérable : il n’y a pas d’issue, on va passer les prochaines heures ici. Tout doit donc fonctionner. Dans le cas contraire, le risque d’une escalade par des enfants indisciplinés est réel. Et personne n’en veut vraiment ici. Les visiteurs adultes sont donc très durs avec le personnel de service. Ils se transmettent la pression entre eux. L’atmosphère s’envenime ainsi progressivement.
Il n’est pas prévu de décharger la tension. Seuls les besoins basiques des petits permettent de les soulager temporairement : toilettes ou prise de nourriture. Cette dernière est limitée par un menu adapté aux enfants aux P magiques de l’horreur alimentaire enfantine : pizza, frites, pâtes.
Mais ce n’est qu’en quittant le hall que l’on peut vraiment se détendre. Le silence de la banlieue, où l’on se retrouve soudain, perturbe alors. Mais il soulage aussi, bien sûr. Du moins jusqu’au prochain week-end pluvieux.
