Le roman de Katerina Poladjan “Hier sind Löwen” figure sur la liste longue du Prix du livre allemand 2019. Son héroïne est une restauratrice de livres à la recherche de ses propres racines. Une critique
Aux lettres gribouillées d’une note marginale s’accroche une histoire qu’Helen Mazavian se propose de décrypter. “Hrant ne veut pas se réveiller. Fais-le se réveiller”. Ces mots sont écrits en tout petit sur l’une des nombreuses pages jaunies d’une vieille Bible. Helen est en train de restaurer cette Bible. Pour cela, elle a quitté l’Allemagne pour se rendre en Arménie, dans la capitale Erevan. Elle a été invitée par l’institut Mesrop-Maschtoz pour apprendre la technique de reliure arménienne. Helen est restauratrice de livres. Elle veille à ce que l’ancien soit à nouveau lisible et rend présent ce qui est prescrit. Et au cours de la restauration, sa propre histoire.
Dans le roman de Katerina Poladjan “Hier sind Löwen”, nominé en 2019 pour le Prix du livre allemand, l’héroïne est une chercheuse, d’abord en surface, à la recherche de nouvelles techniques pour rendre l’histoire lisible, puis en profondeur, à la recherche de la compréhension de l’histoire. Helen est née en Russie, est arrivée en Allemagne très jeune et ne sait presque rien de ses racines, si ce n’est que son grand-père était arménien. “Avez-vous aussi parfois l’impression, Madame Gevorgian, que le travail sur un livre est bien plus que du papier, de la moisissure, de l’encre, du cuir ?”, dit-elle un jour à son mentor arménien. “Quand je rentre chez moi le soir, ce livre me manque, comme si c’était quelque chose de vivant”. Dans un certain sens, le livre devient effectivement vivant. En continuant à le gratter, à le coller et à le relier, l’histoire de la fuite de deux enfants, Hrant et Anahid, prend vie entre ses mains. Pour ce faire, Katerina Poladjan glisse des chapitres d’une autre époque dans le récit à la première personne de sa protagoniste. Nous sommes en 1915, à l’époque du génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman, que le gouvernement turc nie encore aujourd’hui.Poladjan tisse le passé comme une intrigue parallèle, ce sont des fragments qui s’insèrent progressivement dans un contexte qui n’est toutefois pas expliqué jusqu’à la fin. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que les deux intrigues issues des deux niveaux temporels différents s’entrelacent. Le passé et le présent restent des fils suspendus dans les airs. Le lien éventuel entre la biographie d’Helen et les indices cachés que lui révèlent la Bible et les recherches qui suivent est aussi nébuleux que la question de savoir si le mont Ararat est un symbole national turc ou arménien. L’Ararat joue un rôle non négligeable dans le roman, puisqu’il marque la frontière entre l’Arménie et la Turquie, qu’Helen veut franchir à la recherche de ses origines.
“Il a toujours été question de protection et de défense, d’où la solidité de la couverture. Dans un livre solidement pressé, les parasites ne pouvaient pas s’introduire aussi facilement. Ce peuple a toujours eu peur de disparaître”. Poladjan a donné à son héroïne le métier de restauratrice, et ce n’est pas anodin. La restauration représente ici métaphoriquement la restauration de l’histoire, celle qui est physiquement tangible et celle qui est psychiquement insaisissable. La restauration est l’approche progressive de quelque chose sur lequel une épaisse couche de poussière s’est déposée au fil des années, en l’occurrence : ses propres origines. Le roman de Poladjan ne fait rien d’autre. Avec lui, l’auteure restaure pour ainsi dire une partie de son histoire personnelle, elle qui, comme son héroïne, est née en Russie, a des origines arméniennes et a émigré en Allemagne. Son héroïne Helen gratte des couches, égratigne la surface, s’engage dans une recherche de traces ambiguës qui ne se plie pas aussi facilement que les trous froissés se plient à ses mains. Le vide du roman peut désenchanter, tout comme le style de Poladjan qu’elle met dans la bouche de son héroïne est désenchanté. Helen décrit ses pensées comme des bribes de journal intime, et pourtant elle reste étrangement impénétrable et inaccessible. On pourrait qualifier cette narratrice à la première personne d’indifférente, alors qu’elle est tout sauf cela. Elle est vide, mais elle a des raisons de l’être. Sa mère russe lui cache son passé, et même lorsqu’elle s’efforce de chercher d’où elle vient, l’incertitude l’emporte. Si nous ne savons pas qui nous sommes, savoir qui nous voulons être peut nous aider.
Katerina Poladjan, “Ici, il y a des lions”, 288 pages, 22 euros.
L’auteur : Katerina Poladjan est née en Union soviétique et est arrivée en Allemagne à la fin des années 1970. Après avoir fréquenté le lycée de Berlin, elle a fait des études de sciences culturelles appliquées à l’université Leuphana de Lüneburg, avec une spécialisation en philosophie et en art. Son père Michael Poladjan vit à Berlin en tant qu’artiste indépendant.
Katerina Poladjan écrit des romans, des textes de théâtre et des essais. En 2011, elle a publié son premier roman “In einer Nacht, woanders”. Katerina Poladjan a été nominée pour le prix Alfred Döblin ainsi que pour le European Prize of Literature et a participé en 2015 aux Journées de la littérature germanophone à Klagenfurt. Pour “Hier sind Löwen”, elle a reçu des bourses du Fonds littéraire allemand, du Sénat de Berlin et de l’Académie culturelle de Tarabya à Istanbul.
