25.10.2025

Produit

Design from Hell – la chaise de plage

De quoi s’occupent les architectes en vacances ? En tant que journaliste, on aimerait bien sûr que leurs représentants, à l’exception de quelques coups d’œil occasionnels dans les dernières éditions du Baumeister, se délectent de charmantes choses éphémères, de la belle évanescence des couchers de soleil ou des homards fraîchement grillés. Mais – c’est déjà ça. Avant de goûter à de tels plaisirs, il faut, du moins dans les stations balnéaires locales, se battre contre un monstre spatial spécifiquement allemand : la chaise de plage.

Ces colosses difformes de 70 kilos compensent leur manque d’esthétique par un degré encore plus grand de dysfonctionnement. Ils combinent le sérieux sinistre du modernisme industriel avec les pires tentatives d’ornementation vulgairement postmodernes. Ils obligent les personnes en quête de repos à se livrer à des exercices physiques désagréables. Les chaises de plage sont sans cesse déplacées, tournées, transformées. Bien sûr, cela ne devient jamais supportable ni même confortable. Mais cela n’a plus d’importance, car la douleur du dos déformé par le déplacement fait vite oublier le soleil brûlant ou les tempêtes de sable qui s’approchent. Mais avant de pouvoir reposer le dos malmené, il faut encore libérer la main qui s’est coincée lors du réglage de la protection de la tête. Ce n’est pas facile, car il faut escalader la mini-table qui s’est entre-temps ouverte toute seule et qui est complètement inutile sur le plan fonctionnel. Et tout cela sous les commentaires critiques de l’être aimé, qui se transforme de plus en plus en un véritable facteur de perturbation face à l’absence de labels.

Celui qui, après les mesures de transformation, s’installe dans le monstre ensablé et poisseux de sueur, ne peut s’empêcher de faire quelques réflexions fondamentales sur l’état d’esprit allemand. Car c’est bien là le problème : La chaise de plage est considérée au niveau international comme un phénomène allemand. Là où d’autres pratiquent une vie de plage sereine, nous avons des déserts de chaises de plage bosselées, des paysages de plage enchevêtrés, pour ainsi dire. Toujours est-il que les arts sont cléments avec nous. Wikipedia nous éclaire sur le fait que “les objets de culte tressés … ne sont un motif prédominant ni dans la littérature ni dans la peinture”. Tiens donc. Il n’y a que dans le monde de la chanson que la chaise de plage semble avoir inspiré des fantaisies. “Quand les chaises de plage s’agitent, mon enfant, ce n’est pas toujours le vent”, fabulaient en 1993 les musiciens populaires Andy et Bert. Inutile de dire que l’acte sexuel implicite dans une chaise de plage ne peut fonctionner qu’au prix d’efforts considérables.

L’exception peu glorieuse au boycott hautement culturel des chaises de plage est Thomas Mann, qui comprend la vie à la plage, dans son roman Buddenbrooks. On peut y lire : “Tony s’éleva délicatement à travers les roseaux hauts et acérés qui bordaient la plage nue. La rangée de pavillons de plage en bois aux toits coniques s’étendait devant eux, laissant entrevoir les chaises de plage qui se trouvaient plus près de l’eau”. Il faudrait ajouter que les caissons encombrants bloquaient bien sûr toute vue sur l’eau.

Du moins dans la narration. Celle-ci se déroule au milieu du 19e siècle. A cette époque heureuse, les chaises de plage n’avaient pas encore été inventées (la malheureuse paternité est attribuée à Wilhelm Bartelmann, maître fabricant de paniers à la cour de Rostock, en 1882). Toutefois, on ne peut pas reprocher au jeune auteur Thomas M une telle imprécision. Car d’une part, il a toujours nié avoir réellement livré avec les Buddenbrook un reflet de la société du nord de l’Allemagne. D’autre part, il avait déjà profité de ses premiers revenus littéraires pour fuir au plus vite Lübeck et s’installer à Munich. Là-bas, les bancs de bière remplacent la chaise de plage dans sa fonction métaphorique. Ceux-ci sont certes aussi laids. Mais au moins, ils n’ont encore incité personne à creuser autour d’eux d’absurdes “châteaux de sable” teutoniques.

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